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Les neurones miroirs et l’apprentissage martial

Les neurones miroirs et l’apprentissage martial

Hanshi Pierre Chalmagne So Shihan Butokukai (Kyoto)

Hanshi Pierre Chalmagne

La découverte des neurones miroirs

Les neurones miroirs furent identifiés, en 1996, par Giacomo Rizzolatti, directeur du département des neurosciences de la Faculté de médecine de Parme. Ils furent d’abord observés dans le cortex pré-moteur ventral du singe (aire F5).

On a montré, par imagerie cérébrale fonctionnelle (tomographie par émissions de positons TEP ou imagerie par résonance magnétique fonctionnelle IRMf) que certaines régions du cortex cérébral (notamment autour de l’aire de Broca et au niveau du cortex pariétal inférieur) étaient activées, à la fois, quand le singe (Macaque) produit une action ou qu’il observe (sans bouger) une action similaire.

Mais il existe, depuis avril 2010, une preuve directe de l’existence des neurones miroirs chez l’homme. Des neurobiologistes américains et israéliens ont analysé les neurones de patients par implantation d’électrodes et une proportion significative de 6% ont réagit comme dans l’expérimentation sur le macaque.

Ces neurones miroirs ont été détectés dans l’aire motrice secondaire (aire du cerveau qui intervient dans l’initiation d’un mouvement) et dans l’hippocampe et ses aires voisines (qui interviennent dans la mémorisation et le rappel des souvenirs).

La multiplicité des localisations et des réponses possible suggère, chez l’homme, l’existence de plusieurs systèmes miroirs.

Les neurones miroirs et leurs fonctions

Les neurones miroirs s’activent lorsque l’homme fait un mouvement, mais ils s’activent également si l’homme immobile observe le même mouvement chez un autre individu.

Cette expérience révèle comment se fait l’apprentissage, en observant l’action, puis en la reproduisant. Les neurones miroirs jouent un rôle important dans notre capacité d’apprentissage par imitation. Il semble aussi jouer un rôle dans l’empathie, qui nous permet de ressentir ce que ressentent les autres. De tous les animaux, l’homme est le plus mimétique.

Les neurones miroirs ont la capacité de recevoir le reflet d’un acte, d’un geste ou d’un sentiment que nous observons chez quelqu’un d’autre et de provoquer en nous la tendance à l’imiter. Grâce aux neurones miroirs, le monde extérieur est reflété en nous. Grâce aux neurones miroirs, l’autre c’est moi.

Il semble bien que les réseaux de neurones miroirs existent chez les très jeunes enfants, dont le cerveau est encore en plein développement. L’activation est cependant réduite par rapport à celle observée chez les adultes, mais elle permet déjà les imitations simples.

A regarder faire les autres, l’être « inactif » active les mêmes circuits cérébraux. Chez les jeunes enfants, l’imitation est le premier moteur de développement et d’apprentissage.

Ce que nous retiendrons est la capacité de reproduire une action observée et celle d’apprendre une nouvelle action par l’observation. Toutefois, alors que la répétition immédiate est assurée par le seul système miroir, l’apprentissage par imitation exige l’intervention du lobe préfrontal.

L’activité "Mitori Geiko"

Dans le Kanji Mitori, on distingue deux parties : Mi qui signifie la vue, le regard et Tori (qui dérive du verbe « Toru ») signifie prendre (saisir, moissonner). Geiko signifie entraînement ou étude approfondie.

"Mitori Geiko" signifie donc : "apprendre en regardant". Ce mode d’entraînement permet d’aiguiser notre sens de l’observation. Il met en jeu notre système miroir dans l’apprentissage des arts martiaux.

Une personne qui aurait assisté longtemps aux cours d’un maître, sans y participer, pourrait reproduire (dans une certaine mesure) les mouvements observés, grâce aux neurones miroirs. Le « Mitori Geiko » est un mode d’entraînement qu’il ne faut pas négliger.

Dans beaucoup de dojos traditionnels, au Japon, l’enseignement se donne sans parler et sans expliquer et l’apprentissage est uniquement basé sur l’imitation. C’était souvent la façon d’enseigner de O Sensei Morihei Ueshiba. Certains de ses élèves, maintenant Shihan, nous disent qu’ils devaient littéralement « copier, voire voler » les techniques du fondateur, par l’imitation. Ce dernier montrait rarement une technique plusieurs fois !

Chez les jeunes enfants, c’est le système miroir qui permet l’apprentissage, bien plus que les fonctions intellectuelles, encore en développement.

Mais selon des études de psychomotricité, l’enfant de moins de six ans pourrait mémoriser, par quelques visions, deux mouvements élémentaires successifs, pour arriver en fin d’adolescence à une mémorisation de 6 à 8 mouvements consécutifs. C’est donc un facteur de difficulté chez les jeunes, dont les maîtres enseignants devraient davantage tenir compte.

Mitori Geiko (entraînement par le regard) ne devrait pas être utilisé uniquement dans le cas d’un empêchement d’entraînement physique. Nous conseillons ce mode d’entraînement à tous les pratiquants, sans toutefois le considérer comme suffisant. La pratique est importante : l’entraînement dans un dojo, sous la guidance d’un maître ou d’un expert qualifié, reste évidemment prioritaire.

Lors de la pratique courante, les élèves de tous grades doivent se conformer à la reproduction de ce que transmet le maître enseignant (Futsu Geiko) et ne pas rester enfermés dans leurs acquis personnels. Par contre dans le cas d’un entraînement libre (Jyu Geiko) tous les pratiquants peuvent choisir un thème ou des techniques et donner libre cours à leurs acquis personnels ou à leur créativité : Takemusu Aiki (1).


(1)Takemusu Aiki peut se traduire par "force ou énergie martiale harmonieuse et créatrice". Cette créativité se développe par une longue pratique de l’Aikido, qui permet la génération spontanée de nouveaux mouvements.


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